La vielle dame tenait ferme sur ces jambes de métal. La vielle dame tenait ferme malgré les vents et la pluie s’immisçant dans son corps ajouré. La vielle dame tenait ferme, haute perchée, altière et rayonnante au-dessus de la ville lumière.
La vielle dame était née des philosophies des lumières, d’une révolution populaire et d’une audace créative qui avait donné lieu à tant de polémiques.
La vielle dame avait une sœur, une sœur née des mêmes idéaux, une sœur plus volage au cœur si insaisissable. Cette sœur voulait voyager avant de poser ses valises dans un pays qui deviendrait celui qu’elle se serait choisi.
A son époque, les temps étaient troubles (ils le sont toujours mais moins guerriers) et la sœur exigeante.
Elle posa d’abord ses valises à Berlin, haut lieu de la culture européenne, mais des accents de haine se faisant entendre, des bruits de bottes résonnant à ses oreilles, elle migra vers Rome l’éternelle.
A Rome, la réconciliation n’y était pas encore de mise. Il y sentait également les relents d’une rage en devenir. Son habit de lumière ne supporterait pas d’être recouvert d’une chemise noire. Elle jugea préférable d’exposer ses lumières aux frimas de Londres. Le sacrifice du soleil vaut par la conquête de la sérénité.
Londres, la rebelle, Londres l’insulaire. Tout aussi dynamique et tolérante qu’elle fut, la cité industrielle lui déplu car elle s’y sentait enfermée dans la fumée des usines et la jalousie, maladive, vis-à-vis des voisins transmanche.
Comme nombre de ses concitoyens, elle entreprit alors ce grand voyage vers ce nouveau continent qui incarnait à merveille le nom qu’elle voulait porter.
Sa place, elle la trouva à l’entrée du port de NEW-YORK ou elle décida, volontairement, de se poser ad vitam aeternam. Miss liberté avait trouvé dans ce pays neuf un havre de paix où à travers l’océan, elle pouvait porter sa lumière jusqu’à sa grande sœur métallique du champ de mars à Paris.
Cadeau de la France aux USA, symbole d’une amitié jamais gâchée même si elle fut souvent tourmentée, la statue de la liberté, représente une visite incontournable. Vue, revue sous toutes les latitudes, monument planétaire par médias interposés, tellement présente dans l’imaginaire collectif, tellement visitée qu’il faut savoir prendre son mal en patience et faire la queue pendant deux heures, tellement sujette à tous les superlatifs qu’on pourrait se penser être dispensés d’une visite à la demoiselle. Ce serait bien dommage tout de même tant le symbole rejoint l’histoire et confine à l’universel.
Le cuivre érodé de la statue est celui de l’humanité n’ayant jamais cessé de s’user à conquérir puis conserver sa liberté.
Le bras dressé s’affirme au monde comme le poing tendu des sympathisants des black panthers le défièrent (le monde) aux JO de 1968, comme le Che et les résistants espagnols s’en servirent pour se donner du courage et comme signe de ralliement.
Au bout de ce bras, la flamme est-elle la même que celle qui, tous les 4 ans à l’occasion des jeux olympiques, réuni dans la fraternité des athlètes du monde entier. Les deux sont quasi concomitantes (statue de la liberté en 1886, renouveau des JO en 1896) ?
Avez-vous noté vers où regarde la statue ? Vers Cuba. Quel étrange raccourci de l’histoire.
Sa couronne d’épine n’est-elle pas comparable à celle du Christ ? Lui expiait les péchés du monde. Miss liberté expie-t-elle les maux infligés aux hommes libres et égaux en droit (je vous l’accorde, ce n’est que de la théorie. La réalité nous enseigne qu’il vaut mieux être beau, riche, en bonne santé et égoïste pour réussir. Mais qu’est-ce que réussir ? Je connais des pauvres, avec une santé moyenne, une empathie énorme qui me sont bien plus précieux que n’importe quelle starlette de TV réalité ou n’importe quel milliardaire exilé fiscal).
L’image a tellement imprimé nos cerveaux, elle est si profondément ancrée dans la conscience collective, que notre corps entier la contemple, les yeux rivés sur ce visage impavide. Nous demeurons de longues minutes immobiles, le souffle suspendu, le sourire extatique, l’esprit accaparé par tous les souvenirs qui peuvent lui être attachés, dans une sorte d’apesanteur spirituelle dont peu de monuments peuvent s’enorgueillir.
Ici, au pied de la statue de la liberté, je me prends à penser que la France qui, à la fin du 19ème siècle, entamait son déclin avait, dans une infinie sagesse lucide, confié les clés et les lumières de la liberté à ce pays en devenir. Les américains en ont fait un usage respectable un siècle durant. Alors, qu’à leur tour, vient le temps de céder la première place qui fut la leur, à qui les USA vont-ils transmettre le flambeau ? A la CHINE ?
La liberté du monde saura-t-elle survivre à la société qui se dessine ?