Il parait qu’on peut voir Venise puis mourir. Personnellement je ne m’y suis pas rendu et finalement ne suis pas si pressé.
On nous dit qu’on doit voir tellement de choses, visiter tant de lieux dans une vie qu’on en oublie trop souvent de rencontrer des gens. Oui des gens. Des hommes, des femmes, des belles, des gros, des pauvres, des cultivés, des peureux, des accueillants. Vous, nous, toi, moi. Des Hommes avec un grand H. L’humanité c’est comme la drogue, c’est avec le H quelle fait du bien (Nota bene, je ne fume pas et n’ai jamais fumé).
Oui l’humanité dans ce qu’elle a de si tendrement désespéré, cette humanité qui s’accroche à la vie même quand ses bourreaux la nient, cette humanité qui lutte désespérément quand tout semble perdu, cette humanité qu’Albert COHEN interpellait dans son entièreté d’un « ô vous frères humains », cette humanité têtue que défendait Romain GARRY dans « les racines du ciel », cette humanité naïve à laquelle croyait religieusement Albert CAMUS dans « la peste ».
Que vaut cette humanité face à TIME SQUARE ? Que peut l’homme face à la machine mercantile qui étale, devant lui, toute sa puissance clignotante ? Finalement, que voudrait-il, l’homme ?
TIME SQUARE c’est l’histoire d’un rendez-vous avec notre société de consommation, c’est l’histoire d’un rendez-vous avec les images de la télévision, c’est l’histoire d’un rendez-vous avec une foule qui vient au même rendez-vous que nous.
De nuit, de jour, à l’exception des évènements dramatiques (le 11 septembre, un ouragan), c’est une ruche acheteuse qui arpente les trottoirs de TIME SQUARE, une ruche curieuse qui s’engouffre dans chaque magasin, une ruche fouineuse qui rêve de la bonne occasion, une ruche pensante à la recherche des émotions ressenties en voyant ces images à la télévision ou au cinéma.
TIME SQUARE, down town. Pas un mot qui n’ai été utilisé, pas un adjectif qui soit suffisamment descriptif, pas un qualificatif qui soit à la hauteur de la démesure, pas un superlatif, pas une métaphore qui soit assez lumineuse.
Je reste sec devant ce spectacle, les yeux écarquillés, la voix éteinte, ivre d’images, repu de sons. Rien ne prépare à cette profusion mercantile. Je croyais être blasé par les campagnes de publicité sur panneaux 4 x 3 et là, à TIME SQUARE, mon esprit oscille de COCA-COLA au magasin M&Ms, de l’encadré lumineux APPLE aux spectacles multicolores de BROADWAY, de la foule bigarée aux échoppes de bouffe. Les taxis jaunes, en enfilade, klaxonnent et glissent parmi les vapeurs qui sortent des égouts. Impossible de traverser une rue sans sentir de la nourriture. Mon cerveau oscille, mon esprit vacille, ma raison se laisserait presque convaincre de l’existence du paradis capitaliste. Dans cet univers de couleurs chatoyantes, de lumières incessantes, de frénésie communicative et d’humanité en délire, je me sens un enfant dans un parc de loisirs permanents. Enfant de la consommation éternelle, enfants des objets convoités devenus si facilement accessibles (ou presque. Il faut tout de même les payer. Non mais, pour la philanthropie, ne venez pas aux USA), enfant des belles images sur écrans interposés, enfant d’un monde futile que je peux toucher. L’espace d’un instant l’enfant se substitue à l’adulte, le consommateur à l’écologiste, le capitaliste sans limite à l’utopiste de la décroissance.
TIME SQUARE fut presque le lieu de mon apostasie (de mon abandon de ma foi en la décroissance) quand HARLEM aurait pu être, presque, celui de la parousie (NB : Retour glorieux du christ) de ma foi.
Presque !!!